mercredi 4 avril 2018

#150 - Une bribe de pluie d'artifice

Route du matin, dans le gris éclairé d'avant l'orage, celui qui me retourne l'épigastre. L'impression de vacances en pleine semaine, les cousins et nos chaises au bord du cours Emile Zola, les vapeurs de rhum au bord des lèvres et le rythme des mots de Sandilla sur le goudron, ceux d'Antigone frappés en 6 mm dans les tympans. La vie pousse sous la peau. Elle se déplie après les jours à se recroqueviller les doigts de pieds et le plexus.  
Alors les gouttes s'écrasent sur le pare-brise dans un rire rauque de pop-corn. Elles explosent en traînées qui remontent vers le toit. Monde à l'envers qui crépite comme un feu d'artifice de poche, en écho au rire franc du dedans.

samedi 24 mars 2018

#149 - Une bribe de vers

"Vous ferez attention, il y a des vers."

Dit le serveur en posant les amuses-gueules 
[le mot "amuse-gueule" me fait toujours penser au "brûle-gueule" qui agace l'albatros, allez savoir pourquoi]


Je disais donc. 
"Vous ferez attention, il y a des vers."
Dit le serveur. 

J'imagine des mots de Baudelaire ou de Senghor, de Salah Stétié ou de Maram Al-Masri, guettant des doigts à dévorer, des veines à envahir, dans le fond du ramequin, entre les crackers et les petits bretzels. Des choses qui retournent le ventre et le cerveau, qui creusent des questions sans fin. 

Et puis, non. Il y a juste ver-s croquants à se mettre sous la dent. Beaucoup moins bouleversant. 

vendredi 23 mars 2018

#148 - Une bribe de pas de danse

Il a fait beau toute la journée. En arrivant dans le salon aux larges vitres, on voit le ciel bleu nuit-pas-encore-tout-à-fait-tombée, avec un liseré d'horizon clair et les dizaines de fenêtres éclairées dans l'immeuble d'en face. Depuis le casque, la musique pousse ma joie sur le parquet, un pas qui glisse, un autre. Un déhanché, un bras tenu mais ondulant. Pas de danses comme il y en a souvent, sans objet et sans témoin.
Un peu avant, l'accordéon dans les bras. Un peu après, une nouvelle passe de lindy qui fait "soosh".
Cliché peut-être mais il y a quelque chose de dansant à 'approche du printemps.

mardi 20 mars 2018

#147 - Une bribe de présage

Matinée dans le soleil du printemps prématuré, au tableau blanc toujours. Je me tourne vers la fenêtre pour donner la parole à D. ou à S., je ne sais plus, quand je le vois soudain, tout près, sur le rebord du toit juste à côté. 
Le bec ostensible, le noir au corps. Beau. 
Un sourire m'attrape les lèvres, poussant le masque d'une pichenette. Il s'envole et je continue d'échanger avec la classe sur La Fontaine, masque à peine de travers, sans que personne n'ait rien remarqué, semble-t-il. Sauf peut-être l'éclat dans mon œil de corbeau. 

#146 - Une bribe de blue screen of death

Cela commence toujours avec une petite bête. Une qui sait renifler les failles et s'y glisser, l'air de rien. Une Suinulle qui vient s'installer l'air de rien, attirée par l'odeur d'un raté, d'une fatigue, d'un geste maladroit, d'un complexe indicible, d'une question qui ne trouve pas de sortie. 
La bestiole fait son nid dans les cavités délaissées par une ancienne congénère, ou creuse dans les chairs pour se faire une place pour l'hiver. Elle s'endort, parfois. Elle attend, tapie derrière un sourire ou se blottit sous les cicatrices encore chaudes. Préoccupation.
Le mal est fait. 
Le chemin est tout tracé et voilà que bientôt, ce sont des dizaines de Suinulle qui se faufilent et écartent les parois de la faille. Le système est ouvert à tous les vents. Elles se font un foyer, au chaud, arrachant les nerfs pour alimenter leur téléviseurs, suivant les dendrites, grignotant les neurones, paralysant les muscles jusqu'à se sentir tout à fait chez elles. Cafards.

Le système lutte comme il peut. Mais parfois il n'arrive plus à endiguer la prolifération des Suinulles. Il ne parvient ni à refermer la faille tout à fait, ni à traiter l'intégralité des tissus attaqués. Occupation.
Erreur système. 
Ecran bleu. 

Décrasser tout, ouvrir les vannes et laisser les Suinulles sortir, emportés par les courant lacrymaux et respiratoires. Même si cela heurte les poumons et les paupières auxquels ils s'accrochent, même si ça laisse ensuite les courants amers de honte et de fatigue, il faut les déloger. En croisant les doigts bien fort pour qu'il n'y en ait pas une ou deux qui soient restés, à l'abri, l'air de rien, dans un repli du ventre. 

Relancer la machine, alors, en ne sachant pas toujours trouver l'équilibre entre s'ouvrir et se protéger. 

samedi 10 mars 2018

#145 - Une bribe de fêtes foraines

Petit matin gris dans le cou et dans les veines.
Sur la place, on démonte les manèges. On fait, à nouveau, la place nette. Ça fera moins de bruit et de tracas, pensent les riverains. Il faut qu'on prenne la route bientôt, semblent dire les bras des forains. Et dans la gorge, un minuscule fracas. Un petit serrement : n'être pas montée à bord d'une troïka, ne pas avoir eu le ventre retourné et les cheveux ébouriffés.
Petit matin gris, dans le cou et dans les veines.

Mais peu importe, puisque Michèle l'a bien dit : "Jamais les lampions ne s'éteignent, sur nos amours, ces fêtes foraines...".  


vendredi 2 mars 2018

#141 - Une bribe de décalage

[Une bribe s'est enfuie, alors je rattrape la 141 par le col et je la ramène par ici]

Soudain, l'équilibre oscille comme une flamme fragile. Devant les pieds il y a un infime espace, un millimètre à peine. 
Un millimètre entre le corps et le monde, entre les mots et la ronde. 
Les mains sont trop loin, d'un millimètre vertigineux qui nous sort de la danse. 
Un millimètre c'est assez pour glisser une paroi de plexiglas ou une vitre de train dégueulasse.
C'est confortable, on peut y poser le front, trouver quelque chose de stable quand ça tangue trop, et qu'on est près de tomber. 
En dehors du monde, d'accord. Mais appuyé contre une limite plus solide que les contours indiscernables qui se froissent autour. En dehors du monde, d'accord, solidement planté en retrait, à regarder. A s'excuser de plonger parfois le nez dehors. Dedans. Au milieu de la vie qui tourne. 

Avant. Tout le temps. Construire des vitres autour en acceptant que la lumière soit tamisée. Faire que tout soit moins sensible, moins brutal. 
Et puis, casser, enlever, défaire, un grain de sable après l'autre. 
Plonger la main dehors, la glisser dans d'autres paumes en ayant la trouille de les griffer avec les ongles. Avec la crainte de sentir les peaux lisses se rétracter sous la peau rêche.  Avec la peur des poings dans le bide, des mots qui projetteraient à nouveau la paroi. 
Apprendre à glisser aussi le bras, et l'épaule, le torse, tout le reste jusqu'à la tête dans le manège flou et grisant. Avoir tellement observé qu'on peut se débrouiller, faire comme si on comprenait, comme si on savait faire, nous aussi, la vie.